Littérature

Jean Genet, Les Bonnes : résumé, personnages et analyse

Ecrit par lesresumes
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Résumé de Les Bonnes de Jean Genet

Les bonnes de Jean Genet s’inspire d’un cas réel, celui des tristement célèbres sœurs Christine et Léa Papin, qui ont assassiné leur employeur et sa fille en 1933. Dans la fictive histoire de l’affaire par Genet, les sœurs Solange et Claire jouent le même jeu de rôle chaque soir pendant que leur riche maîtresse est absente de la maison. Dans un scénario subversif et hautement sexuel, les sœurs fantasment sur le meurtre de Madame. Claire, la plus jeune et la plus fragile des deux, devient Madame, tandis que Solange, l’aînée et la plus rancunière, joue le rôle de Claire. Cependant, au fur et à mesure qu’elles se laissent emporter, leurs émotions s’intensifient et la frontière entre le fantasme et la réalité devient floue.

Résumé de la pièce de théâtre Les Bonnes de Jean Genet

Dans la chambre de leur riche Madame, Claire, une servante, réprimande sur un ton exagéré sa grande sœur. Claire s’installe à la coiffeuse et appelle Solange pour préparer sa robe et ses accessoires. Elle accuse Solange de s’être laissée séduire par le laitier (Mario) et insulte son apparence et ses manières. Claire se défend d’avoir “dénoncé” Monsieur à la police dans une lettre qui l’a envoyé en prison.

Claire se soumet à une robe rouge et dit que Solange la déteste. Claire donne un coup de pied à Solange dans la tempe. Lorsque les doigts de Solange et de Claire se touchent accidentellement, Claire dit qu’elle ne supporte pas de la toucher. Solange la réprimande et parle de l’importance des limites et des frontières entre elles. Solange demande si Claire est prête, puis déclare sa haine pour Claire et insulte son apparence et son comportement aristocratiques. Solange lui montre dans le miroir les deux servantes. Elle lui dit de les mépriser, puis dit “Nous sommes fusionnées dans notre haine de toi”. Claire lui demande de sortir, et Solange dit qu’elle retournera dans sa cuisine sale, mais qu’elle va d’abord “finir le travail”.

Claire exhorte Solange à l’aider à sortir de la robe, car Madame va revenir. Solange reproche à Claire de ne jamais être prête et de permettre à Solange de la finir. Solange dit que Claire a commencé leur dispute en parlant de Mario et en mêlant ses insultes à des détails de leur vie privée. Claire dit qu’elle envie Solange d’avoir vu le visage découragé de Madame lorsqu’elle a appris l’arrestation de son mari. Elle s’attribue cependant le mérite d’avoir écrit la lettre anonyme qui l’a envoyé en prison.

Solange dit que personne ne les aime, mais Claire insiste sur le fait que leur gentille Madame les aime. Claire lui demande de se calmer et lui dit qu’elle a des informations sur Solange qu’elle ne voudrait pas voir révélées. Claire évoque les histoires fantastiques qu’elle a écrites et que Solange utilisait pour s’évader, comme celle dans laquelle elle fuyait par procuration la France avec son mari voleur. Claire dit que si elle déteste Solange, c’est parce qu’en tentant de tuer Madame, elle visait Claire.

Claire répond au téléphone et apprend de Monsieur qu’il a été libéré de prison sous caution. Solange tente de calmer Claire. Claire dit que c’est à son tour de dominer Solange, et lui donne un certain nombre d’ordres ménagers. Solange fantasme sur la façon dont elles vont tuer Madame. On sonne à la porte. Claire et Solange se précipitent pour se préparer à l’entrée de Madame. Solange dit qu’elles doivent mettre dix pilules dans son thé, et Claire accepte de le faire. Elles quittent toutes les deux la chambre, et Solange revient avec Madame. Madame accuse Solange de la dorloter comme une invalide. Elle s’excuse, puis se dit vieille, et dit qu’elle pense à faire son deuil. Solange promet de ne jamais l’abandonner. Madame dit qu’elle en a fini avec sa vie excessive.

Claire entre avec le thé. Madame dit que les sœurs vont hériter de son style de vie somptueux. Elle donne à Claire la robe rouge qu’elle portait auparavant et à Solange une cape en fourrure. Madame aperçoit le téléphone décroché. Claire dit que c’était Monsieur. Après que Madame ait insisté, Solange dit qu’elles voulaient garder la surprise – Monsieur est libre et l’attend dans un bar. Dans un élan, Madame ordonne à Solange de lui trouver un taxi et à Claire de préparer ses fourrures. Madame est piquée par le mystère des lettres, le retard de Solange et le fait que les sœurs ne lui aient pas dit que Monsieur avait appelé. Claire insiste pour que Madame boive le thé, mais Solange entre en courant, écarte Claire et dit que le taxi est enfin prêt.

Solange essaie de mettre sa sœur en colère, en lui disant que Madame et Monsieur vont probablement découvrir les lettres. Elle déteste Madame et critique ses cadeaux, notamment la fourrure, qu’elle a reprise. Claire demande avec colère si Solange veut “faire une scène”. Solange loue la beauté de Claire, mais Claire lui demande de commencer par les insultes. Elle n’y arrive pas, alors Claire prend les rênes et lui dit à quel point elle méprise les domestiques.

Solange prend le relais et, avec une cravache, ordonne à Claire de se mettre à genoux. Claire s’exécute à contrecœur, et Solange la calomnie encore plus, la frappe et lui ordonne de s’allonger. Solange lui dit d’aller dans la cuisine, et Claire crie à l’aide. Solange dit à Claire qu’elle s’est fait avorter pour garder Claire en vie. Claire court dans la pièce, et Solange la poursuit, mais lorsque Claire s’étouffe et dit qu’elle se sent mal, Solange la réconforte et l’accompagne à la cuisine, où elle a les moyens de “mettre fin à toute souffrance”.

Solange revient de la cuisine, vêtue de sa robe noire. Dans le monologue qui suit, elle s’adresse à des personnages imaginaires sur la scène. Elle se réjouit d’avoir étranglé Madame avec les gants de vaisselle. Elle imite la voix de Madame et se plaint de devoir porter le deuil de sa servante. De sa propre voix, Solange dit que Madame ne devrait pas la plaindre, car elle est son égale. Elle s’adresse à un inspecteur de police, lui disant que Monsieur avait l’habitude d’obéir à leurs ordres lorsqu’ils le menaçaient. Elle dit qu’elle a été une bonne servante, mais que maintenant elle a étranglé sa sœur. Solange fume une cigarette, tousse et sort sur le balcon, dos au public. Elle imagine que le bourreau l’emmène. Elle se voit emmenée par toutes les servantes du quartier pour le cortège funèbre de Claire.

Claire, visible uniquement par le public, s’appuie sur la porte de la cuisine et écoute sa sœur. De retour dans la pièce, Solange pleure la pauvre Claire. Claire entre dans la pièce, vêtue de la robe blanche. Claire demande à “Claire” de lui verser une tasse de thé. Solange proteste et s’assoit fatiguée, mais Claire insiste. Elle dit à “Claire” de se tenir droite et de la “représenter” dans le monde. Elle soulève Solange et lui fait répéter après elle “Madame doit prendre son thé” et d’autres phrases correspondantes. Solange apporte le thé et Claire le boit. Elle commente la fin de la représentation théâtrale – l’orchestre joue, le préposé soulève le rideau de velours rouge, et Madame descend les escaliers et monte dans sa voiture avec Monsieur. Elle est morte, mais elle sonne la cloche, entre dans l’appartement et trouve Madame morte. Ses deux servantes sont vivantes, cependant, elles se sont levées de la forme de Madame, maintenant libre. Solange se proclame ” belle, joyeuse, ivre et libre ! “.

Présentation et analyse des personnages

Les personnages de cette œuvre sont :

Solange

La sœur aînée de Claire. Solange a une trentaine d’années. Elle a une attitude plus rancunière à l’égard de Madame et, dans leurs fantasmes, elle conserve son rôle de servante. Elle est excitée par les sévices sadiques que Claire (en tant que Madame) lui inflige, mais elle n’a pas peur de riposter par la violence. Elle a aussi un côté plus doux : elle traite souvent Claire avec une affection maternelle, elle a été trop lâche pour tuer Madame quand elle en a eu l’occasion, et elle prend même plaisir, en privé, à lire les histoires fantastiques de Claire. Les servantes ont prévu de faire en sorte que Solange soit fécondée par Mario.

Claire

La jeune sœur de Solange. Claire est âgée d’une trentaine d’années. Si elle prétend détester Madame, elle n’hésite pas à la défendre en soulignant sa gentillesse. Madame favorise Claire, et Claire, qui joue toujours le rôle de Madame dans ses fantasmes et ceux de Solange, souhaite atteindre son statut. Comme l’observe Solange, elle se promène la nuit sur le balcon de Madame comme si elle était de la royauté, et adore se maquiller avec les cosmétiques de Madame. Elle écrit également des histoires fantastiques, que Solange lit en secret et dont elle se délecte.

Madame

Elle est l’employeur de Claire et Solange comme servantes. Madame est une femme riche et âgée dont le mari a été anonymement “dénoncé” à la police. Elle mène une vie somptueuse, portant des fourrures et buvant du champagne, mais en l’absence de Monsieur, elle se résigne parfois à une vie de deuil apitoyée. Pourtant, elle est excitée par la criminalité de Monsieur et rêve de le faire évader de prison. Elle favorise Claire et a peur que les servantes l’abandonnent aussi. Elle a parfois des caprices de générosité, mais elle s’en prend souvent aux bonnes.

Monsieur

Le mari de Madame. Monsieur n’apparaît jamais sur scène – il a été injustement envoyé en prison par une lettre anonyme de Claire – mais sa présence domine la pièce. Bien que son caractère ne soit pas trop détaillé, il est évident que Madame est dépendante de lui et que les servantes le méprisent autant qu’elle.

Mario

Le laitier. Mario n’apparaît jamais sur scène, mais Claire et Solange l’évoquent fréquemment dans leurs insultes. Leur plan est que Solange soit fécondée par lui, mais il semble avoir des liaisons avec les deux sœurs.

Analyse de l’œuvre

Les bonnes est rempli d’illusions créées par les servantes pour lutter contre leur situation oppressante. Elles se sentent honteuses et sales à cause de leur pauvreté et jouent des jeux de rôles élaborés dans lesquels Claire réalise ses rêves de richesse et de prestige en jouant le rôle de la hautaine Madame et Solange satisfait son désir de prouver qu’elle est digne d’être une bonne en battant Madame. Elles emploient des insultes tranchantes et ont même recours à la violence physique lors de leur “cérémonie”, le moment le plus précieux de leur journée. Les illusions qu’elles fabriquent sont si puissantes qu’elles confondent les deux sœurs quant à leur réalité – Claire se réfère plusieurs fois à Solange en tant que “Claire”, et dans le monologue final de Solange, elle joue et s’adresse à un éventail étourdissant de personnages. Leur jeu de rôle est loin d’être la seule illusion à laquelle elles se livrent. Il y a de nombreuses références au théâtre, et Solange se délecte par procuration des histoires d’évasion de Claire, et même Madame fantasme sur son évasion criminelle avec Monsieur.

Il semble assez évident que les servantes jouent ces rôles illusoires pour se donner plus de pouvoir, chacune réduisant sadiquement sa sœur sous ses yeux. Claire, en tant que Madame, se sent élevée au-dessus de sa position réelle de domestique, et Solange peut réduire la fausse Madame à sa taille. Bien que Claire soit généralement prompte à défendre Madame, car elle est sa préférée, elle admet elle-même, lorsque Solange professe son amour pour Claire en tant que Madame, que c’est “comme on aime une maîtresse”. Elles savent toutes deux que l’amour pour une figure d’autorité est tempéré par la haine. Elles cherchent à plaire surtout par peur, et elles en veulent à leur employeur pour son statut supérieur. D’autre part, l’amour qu’ils se portent l’un à l’autre est également impur – Solange déclare même que l’amour entre “esclaves” n’est pas de l’amour. Dans La généalogie de la morale, le philosophe Friedrich Nietzsche a conçu la “morale de l’esclave”. Selon lui, les opprimés sont toujours réactifs, et leurs valeurs sont donc plus faibles, tandis que la classe dirigeante contrôle activement leur destin avec des valeurs plus fortes. En dépit de la controverse sur les idées de Nietzsche, il semble que Genet les confirme dans Les Bonnes. Claire et Solange reconnaissent toutes deux qu’elles sont des esclaves, que toute victoire de Madame est une défaite pour elles, et que le véritable amour entre elles n’est pas possible. Les pulsions sadiques de Claire et Solange dans leur jeu de rôle sont donc compensées par une autre caractéristique, le masochisme.

Le fait de lancer des insultes va de pair avec le fait d’en recevoir, puisque les rôles de dominant et de soumis sont joués à tour de rôle. Mais la réception des insultes est une expérience aussi agréable que leur distribution : à un moment donné, Solange est physiquement excitée et frôle l’orgasme. Ce masochisme découle logiquement d’un profond dégoût de soi face à la supériorité de Madame. Les deux sœurs se dénoncent à plusieurs reprises autant qu’elles déplorent Madame. La réaction sado-masochiste à l’autorité est évidente lorsque Solange se fait passer pour un cheval puis pour un cavalier dans son dernier jeu de rôle avec Solange. Elle dit qu’elle va “hennir” de joie lorsque Claire s’apprête à l’insulter, puis, lorsque c’est terminé, frappe Claire avec une cravache. Dans cette illusion, et dans tout ce qu’elles ont façonné, la soumission à l’autorité et son assimilation créent le monde d’évasion dont les deux servantes ont besoin. Leur moralité d’esclaves disparaît, du moins partiellement. Si leur soumission confirme leur avarice et leur dégoût de soi, elles reçoivent aussi leur dose nécessaire de domination autoritaire. Il est logique que Claire joue toujours le rôle dominant en premier, et que Solange suive.

Claire est déjà la supérieure ; même les insultes ultérieures portent en elles le frisson d’être insulté comme une royauté. Solange supporte le poids des insultes tout en sachant que bientôt elle les renversera, toujours en tant que servante. L’opération forme un chiasme, terme littéraire désignant le croisement de deux lignes rhétoriques ou narratives. L’autoritaire Claire devient une Madame soumise, tandis que la servile Solange devient une servante dominante. Le seul hic de ce croisement égalitaire est que, comme Solange s’en plaint à la fin de leur premier jeu de rôle, elles doivent parfois finir plus tôt – avant que Solange ne puisse dominer. L’illusion ne peut durer longtemps avant que la réalité ne prenne sa place, avant que le rideau du théâtre ne soit tiré et que l’histoire ne se termine.

Dans une autre pièce de Genet, l’existentialiste français et compagnon du théâtre de l’absurde Jean-Paul Sartre affirme que les deux servantes sont des “Autres”, définies par leur opposition aux conventions de la société. Cependant, elles ne sont pas seulement des Autres pour Madame, mais aussi des Autres pour elles-mêmes. Chaque sœur joue le rôle de l’autre sœur, comme en témoignent les nombreuses fois où Claire appelle Solange “Claire”. Chaque servante est tellement définie par sa sœur qu’elle ne peut pas les séparer. Notez que Solange annonce, en brandissant un miroir, qu’elle et Claire sont “fusionnées” dans leur haine de Madame. Ce commentaire fait suite à sa déclaration sur l’importance des frontières entre elle et Claire, et sa contradiction suit une logique spécifique, selon Sartre. Il postule que leurs identités suivent le cours d’un “tourbillon”. C’est-à-dire qu’elles changent de position selon un modèle circulaire, la première sœur s’adaptant au comportement de la seconde jusqu’à ce que celle-ci s’adapte à nouveau à la première, et ainsi de suite. Outre les changements importants de domination et de soumission, notez la façon dont elles changent d’attitude de façon plus spécifique ; Solange déteste d’abord la saleté et surtout la saleté répandue entre les servantes, par exemple, mais plus tard Claire est dégoûtée par le fait que Solange mélange ses épingles à cheveux et sa “boue” avec les siennes.

À un moment donné, Claire traite Solange de “saboteuse”, mais Solange entend mal le mot “cambrioleur”. Le jeu de mots n’est pas accidentel. Genet a été faussement accusé de vol lorsqu’il était enfant, et il a ensuite résolu de devenir un vrai voleur. Il pensait que puisque la société l’avait désavoué, il désavouerait la société. Les servantes sont elles aussi des voleuses, mais leur utilisation des biens de Madame est moins importante que le rôle majeur qu’elles jouent dans le vol de son identité. Tout comme Genet, homosexuel et voleur, a été marqué de plusieurs étiquettes d’altérité, les bonnes sont également pauvres, sales et voleuses. Elles sont des parias, et elles ont un rappel de cette aliénation chaque fois qu’elles se voient. Claire évoque une image intrigante lorsqu’elle décrit Solange comme sa propre “image renvoyée par un miroir, comme une mauvaise odeur”. L’image se transforme en odeur sur le chemin du retour, et les deux niveaux sensoriels capturent l’essence de l’altérité : on a déjà une image de soi différente, d’aliénation de la société, et lorsque cette image est mise en contraste avec quelqu’un d’autre, l’image est encore plus déformée. Lorsque Claire voit un autre qui lui ressemble, cette image secondaire devient encore plus douloureuse, elle se transforme en une mauvaise odeur.

Genet ne laisse pas Madame en dehors de l’équation de l’altérité. Elle veut être une Autre, car elle est bridée par la société patriarcale. Sans son mari, Madame se sent seule et vulnérable. Elle rêve de faire évader son mari de prison grâce à ses ruses sexuelles et de fuir la France avec lui. Si elle reste dépendante de son mari dans ces fantasmes, son altérité est suffisamment excitante. Elle semble même jalouse lorsque les bonnes démontrent leur connaissance supérieure du crime et des procédures policières. Genet place même un tourbillon dans sa relation avec les femmes de chambre. Dans le fantasme de Madame, elle et Monsieur s’enfuient sur l’île du Diable, là où Claire a écrit et où Solange a déjà fantasmé de s’enfuir avec son propre criminel. Quoi qu’il en soit, l’altérité s’infiltre tellement dans la vie des servantes que, dans le monologue final de Solange, il est difficile de déterminer quel personnage elle incarne ou à qui elle s’adresse. À ce stade, elle est un Autre, même par rapport à elle-même.

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